INSOLENCES  INSOLITES

Cette page est destinée à présenter

des textes mystérieux ou engagés,

parfois anonymes,

qui voyagent sur Internet

comme des bouteilles jetées

dans l'océan électronique,

glissant en silence

vers la plage de nos écrans.

 

 Pour écouter de la musique en lisant les textes suivants, nous vous proposons :
PINK FLOYD_ECHOES PART ONE

(Pour voir le clip sans quitter la page, cliquez deux fois lentement sur la flèche blanche)

 


 

Art contemporain : l’inéluctable schisme

Par Aude de Kerros


« Ce qu’on appelle en France la crise de l’art contemporain a aujourd’hui quinze ans… Elle a abouti à une reformulation de son contenu théorique, dans l’espoir d’échapper à ses logiques totalitaires et désormais la doxa proclame « tout est possible, même la peinture ».

On se souvient du début de la crise de « l’art contemporain ». Elle coïncide avec la chute du mur de Berlin à l’automne 89 et celle du marché de l’art au début de 1991.

Le premier événement ruine l’utopie du progrès, fondement d’avant-garde en art, le deuxième, lié au crack boursier met à mal le seul critère de valeur de l’art dit « contemporain » : sa côte. Après l’euphorie exceptionnelle du marché de l’art des années 80 qui avait permis à tous les artistes de vivre qu’ils soient ou non contemporains, c’est le désarroi et le doute. Les praticiens de « l’A.C. », privés de marché, vont trouver refuge dans les Institutions pour survivre.

Ils se proclament alors plus que jamais les tenants du seul art légitime alors que les artistes sans label contemporain vont être livrés à eux-mêmes, la mévente leur donnera le temps de réfléchir.


L’origine de la crise : deux définitions du mot « art »

Ce débat est surtout français, circonscrit au milieu de l’art, il a lieu en vase clos dans des publications confidentielles, la presse quotidienne n’en parle presque pas et la télévision non plus. Le milieu de l’art et le public avait mis du temps à concevoir qu’il existât, depuis les années soixante, deux définitions du mot art, l’un « moderne », dont la primauté de la forme, abstraite ou non, et l’autre « contemporain », fondé sur la primauté du concept, nommé ainsi après 1975 par le milieu prescripteur...(...)...

On a cru dans ce pays (en France), presque jusqu’aux années 90, qu’il y avait un art réactionnaire et passéiste fait par des artistes « de droite », et un art avant-gardiste et créatif fait par des humanistes de gauche...(...)... L’art contemporain et ses transgressions avaient pour mission, c’était son mythe et sa légitimité, de subvertir la société afin de hâter la Révolution, inscrite pompeusement dans le programme de l’Union de la Gauche au pouvoir.

L’expression « avant-garde », devenue obsolète aux Etats-Unis dès 1975, avait toujours cours en France en 1981. Ainsi une fois François Mitterrand élu, les « luttes » continuèrent à l’abri du Ministère de la Culture où la lumière remplaça les ténèbres. C’est ainsi que, paradoxalement, les artistes conceptuels consacrés depuis 20 ans en Amérique, devinrent les artistes officiels du Ministère et le symbole du progressisme et de la modernité de la Gauche française...(...)...


Théoriciens, critiques et sociologues

En France, la crise suscite trois types d’attitudes : celles des « critiques », celles des « théoriciens », celle des « sociologues »...(...)... On observe cependant que les artistes ne participent pas de façon visible à la querelle.

Les « critiques » : Les critiques font l’état des lieux, beaucoup sont membres de la fonction publique et connaissent la réalité de l’intérieur ; ils s’alarment de l’existence d’une bureaucratie de l’art. C’est le cas notamment de Marc Fumaroli, de Michel Schneider, de Benoît Duteurtre. L’expérience américaine de Jean-Louis Harouel lui permet de décrypter le phénomène de la contre-culture. Jean Clair travaille à la clarification de l’histoire de l’art du XX° siècle et démontre que l’art continue à l’ombre du non-art. Jean-Philippe Domecq souligne l’arbitraire, l’absence de critères, mais aussi l’obligation stérile du nouveau qui étouffe l’art contemporain.

Les « théoriciens » : Rainer Rochlitz, Jean-Marie Schaeffer, Yves Michaud, etc…, ont des propos critiques qui ressemblent en partie à celles évoquées plus haut : trop d’interventions de l’Etat et un manque de critères d’appréciation, mais à leur différence, ils désirent faire évoluer la théorie de l’art contemporain. Ils ont lu les écrits doctrinaux américains, connaissent bien les philosophes de la “french theory″, Foucauld, Lyotard, Derrida, Deleuze, consacrés par les universités américaines. Tous cependant considèrent la disparition de la finalité révolutionnaire de l’art comme une grande libération...(...)...

Chaque artiste énoncera désormais ses propres lois ! Même la peinture sera admise, sous condition que l’on ne la fasse pas en cherchant beauté et harmonie par le moyen d’un savoir et d’un métier...(...)...

Les «sociologues » : Ils vont également jouer un rôle important dans le débat en révélant les métamorphoses du milieu de l’art et sa profonde crise d’identité. Ils vont tendre un miroir qui obligera au constat d’une réalité jusque là cachée par l’idéologie. Bourdieu dans les années 70 avait étudié les pratiques de l’art. En ce début des années 90, Raymonde Moulin et Nathalie Heinich s’attellent à décrire le "milieu de l’art" : artistes, collectionneurs, public, marchands.


Le débat sort de l’ombre : mai 1996-mai 1997

C’est dans ce climat que va se produire un accident qui mettra le feu aux poudres. Le 10 mai 1996, Jean Baudrillard livrera dans le quotidien Libération ses réflexions de sociologue sur l’art contemporain. Il se produisit alors un malentendu sur le sens du texte qui fut perçu comme une critique radicale de l’art contemporain. Il avait osé dire tout haut dans un quotidien à grand tirage, ce qui se pensait tout bas. La polémique cachée apparut au grand jour.

Pendant un an, revues, hebdomadaires, quotidiens, radios, télévisions, permirent un grand déballage sur le sujet défendu. Evincé jusque là de la critique de « l’art contemporain », le public se montra très intéressé. Le courrier des lecteurs assailli de lettres, éveilla quelques inquiétudes. En donnant au public un pouvoir d’arbitrage, on mettait en danger les Institutions. L’arrière plan politique du moment, les victoires de Le Pen aux municipales, ses déclarations, son désir d’utiliser les subventions culturelles autrement, firent re-basculer le débat dans le politique.

Pour reprendre les choses en main, le Ministère de la Culture, le journal Le Monde et France-Culture organisent un Colloque à L’Ecole des Beaux-Arts en ami 1997. Le but était une discussion sur la définition, les critères de l’art contemporain, mais c’est une querelle politique qui eut lieu. L’événement tourna au procès de Moscou, Philippe Domecq et Jean Clair furent jugés coupables d’avoir mis l’art contemporain en danger. Le public dans la salle ne suivit pas les orateurs du podium qui fut déconsidéré. Les médias ne commentèrent pas cet événement quelque peu honteux et leur silence mit un point final au débat public. Ce silence dure encore.


Le nouvel art contemporain : 1997-2006 

Dès le lendemain, la querelle de « l’art contemporain » reprit son cours souterrain dans les revues savantes et les éditions confidentielles. Les « critiques » comme Jean Clair travaillent à démêler les fils de l’histoire de l’art au cours du XX° siècle, tâche difficile, tant celle-ci est mêlée aux totalitarismes de l’époque. Chaque démystification soulève des indignations de la part des inconditionnels de l’art contemporain et l’auteur subit régulièrement l’injure de « révisionniste » !

Elle s’ajoute à celle de « nostalgique », terme dont on qualifie désormais tous ceux qui n’acceptent pas la suprématie de « l’art contemporain » sur l’art qualifié « d’anachronique », elle s’applique à ceux qui dépassés par l’histoire, dénient la réalité du monde actuel. Jean Clair est le seul critique radical visible dans les médias, protégé qu’il est par le succès de ses expositions auprès du public.

Fait nouveau, une autre critique se développe intensément dans l’ombre. Pierre Souchaud rassemble tout ce travail d’analyse dans la revue Artension qui réapparaît en 2001, après 9 ans d’interruption. Il a l’ambition de montrer tout ce qui existe dans le domaine de la critique sans chercher à faire l’unanimité des points de vue...(...)...

Par contre, les « théoriciens » de « l’art contemporain », très visibles médiatiquement essayent d’intégrer dans leur discours les critiques de leurs adversaires et en particulier celles de J.P. Domecq : l’absence de critères, l’indifférence du public, l’obligation du nouveau… Il faut sauver « l’art contemporain » !

Nicolas Bourriaud s’est beaucoup attaché à la tâche. Il ne croît plus à la notion de progrès et constate « qu’aucun artiste ne revendique plus aujourd’hui la notion de nouveau », « être moderne pour moi, c’est valoriser le présent par rapport à un passé mythifié ». Yves Michaud et lui vont élaborer nombre d’idées en ce début des années 2000. Ils sont attachés à la post-modernité. Michaud écrit : « le concept d’un art sans définition est devenu le point central de sa définition».

Plus de dogme donc, et si personne n’est obligé au nouveau, tout le monde a le devoir de changer sans cesse : « Au gré des emprunts, recyclages, métissages et pirateries, l’homme ne cesse de produire de l’invention ». Le rêve de Michaud est d’épurer la modernité de toute utopie, il entend se passer des idéaux positifs, remplaçant la finalité par le mouvement perpétuel de choses qui vont. Il faut accepter le moment historique comme un fait fatal.

En art, fini le conceptualisme étroit, le refus des folklores, du kitsch, de la peinture. Toutes les « esthétiques » sont permises, c’est-à-dire les « concepts » du laid, du beau, de l’horrible ou du banal. Une seule chose est interdite : le jugement selon des critères de valeurs universels. Michaud désigne l’ennemi : « L’idée d’une grande esthétique pour un grand art est la machine fictive et terroriste destinée à nier cette réalité plurielle des comportements artistiques et esthétiques. Elle est corrélative des entreprises pour nier la diversité des groupes au sein de l’espace social ». Bourriaud fait écho : « Il faut mixer le haut et le bas ».

Pour répondre à l’accusation d’être un art sans public, l’un et l’autre vont développer l’idée d’ «interactivité ». Nicolas Bourriaud dans « l’esthétique relationnelle » et Yves Michaud dans son dernier livre « Critères esthétiques et jugement de goût », appellent de tous leurs vœux « un jugement collectif » de l’art du présent par un public actif et participatif. L’art contemporain ne sera sauvé qu’en impliquant le public dans son jeu, en lui donnant des satisfactions narcissiques selon la théorie psychanalytique de Daniel Sibony qui renforce efficacement le discours de nos deux « théoriciens ».


Pour sortir de l’impasse

Au bout de quinze ans de réflexion, « l’art contemporain » à la française a trouvé un nouveau contenu : « tout se vaut, tout est possible, même la peinture ! ». La proposition est pertinente pour « l’art contemporain » mais vide de sens pour « l’art ». Le débat est dans une impasse.

La solution serait d’accepter l’éclatement sémantique et de considérer qu’il y a deux définitions irréductibles l’une à l’autre. Il y aura des écoles, des marchés, des galeries différentes, pour chaque catégorie. L’incontournable Ministère de la Culture créera des départements supplémentaires pour que les deux activités soient représentées. Les médias prévoiront deux rubriques. Les artistes, les critiques, les amateurs choisiront en pleine connaissance de cause ce qui leur correspond le mieux. Le principe de la non-confusion a l’avantage de libérer tout le monde : artistes, amateurs et critiques. L’artiste choisit librement sa catégorie et la façon dont il veut être regardé et jugé. L’amateur et le critique savent aussi comment ils doivent regarder l’œuvre, la comprendre et l’évaluer sans avoir à se confier à des experts. Chacun retrouve son libre arbitre, ce qui dans le domaine de la création et de la fréquentation des œuvres d’art est essentiel.

Il n’y aura plus de « ressentiment », de frustration ou d’incompréhension. Chaque type d’activité aura sa nécessité propre.»

© Aude de Kerros - Artension n°28, mars-avril 2006, page 47-51  

www.artension.fr/

Source Internet : La page rectoversée  n°34 

http://www.rectoversion.com/contact_lapage34.htm

 

 

J'accepte (anonyme)


Peu importe nos croyances ou nos idées politiques, le système mis en place dans notre monde repose sur l'accord tacite d'une sorte de contrat passé avec chacun d'entre nous. Voici le contrat reconductible par tacite reconduction que vous signez chaque matin en vous réveillant simplement et ne faisant rien.

1) J'accepte la compétition comme base de notre système, même si j'ai conscience que ce fonctionnement engendre frustration et colère pour l'immense majorité des perdants.
2) J'accepte d'être humilié ou exploité a condition qu'on me permette a mon tour d'humilier ou d'exploiter quelqu'un occupant une place inférieure dans la pyramide sociale.
3) J'accepte l'exclusion sociale des marginaux, des inadaptés et des faibles car je considère que le prise en charge de la société a ses limites.
4) J'accepte de rémunérer les banques pour qu'elles investissent mes salaires à leur convenance, et qu'elles ne me reversent aucun dividende de leurs gigantesques profits (qui serviront a dévaliser les pays pauvres, ce que j'accepte implicitement). J'accepte aussi qu'elles prélèvent une forte commission pour me prêter de l'argent qui n'est autre que celui des autres clients.
5) J'accepte que l'on congèle et que l'on jette des tonnes de nourriture pour ne pas que les cours s'écroulent, plutôt que de les offrir aux nécessiteux et de permettre à quelques centaines de milliers de personnes de ne pas mourir de faim chaque année.
6) J'accepte qu'il soit interdit de mettre fin à ses jours rapidement, en revanche je tolère qu'on le fasse lentement en inhalant ou ingérant des substances toxiques autorisées par les états.
7) J'accepte que l'on fasse la guerre pour faire régner la paix. J'accepte qu'au nom de la paix, la première dépense des états soit le budget de la défense. J'accepte donc que des conflits soient créés artificiellement pour écouler les stocks d'armes et faire tourner l'économie mondiale.
8) J'accepte l'hégémonie du pétrole dans notre économie, bien qu'il s'agisse d'une énergie coûteuse et polluante, et je suis d'accord pour empêcher toute tentative de substitution, s'il s'avérait que l'on découvre un moyen gratuit et illimité de produire de l'énergie, ce qui serait notre perte.
9) J'accepte que l'on condamne le meurtre de son prochain, sauf si les états décrètent qu'il s'agit d'un ennemi et nous encouragent à le tuer.
10) J'accepte que l'on divise l'opinion publique en créant des partis de droite et de gauche qui passeront leur temps à se combattre en me donnant l'impression de faire avancer le système. J'accepte d'ailleurs toutes sortes de divisions possibles, pourvu qu'elles me permettent de focaliser ma colère vers les ennemis désignés dont on agitera le portrait devant mes yeux.
11) J'accepte que le pouvoir de façonner l'opinion publique, jadis détenu par les religions, soit aujourd'hui aux mains d'affairistes non élus démocratiquement et totalement libres de contrôler les états, car je suis convaincu du bon usage qu'ils en feront.
12) J'accepte l'idée que le bonheur se résume au confort, l'amour au sexe, et la liberté à l'assouvissement de tous les désirs, car c'est ce que la publicité me rabâche toute la journée. Plus je serai malheureux et plus je consommerai : je remplirai mon rôle en contribuant au bon fonctionnement de notre économie.
13) J'accepte que la valeur d'une personne se mesure à la taille de son compte bancaire, qu'on apprécie son utilité en fonction de sa productivité plutôt que de sa qualité, et qu'on l'exclut du système si elle n'est plus assez productive.
14) J'accepte que l'on paie grassement les joueurs de football ou des acteurs, et beaucoup moins les professeurs et les médecins chargés de l'éducation et de la santé des générations futures.
15) J'accepte que l'on mette au banc de la société les personnes agées dont l'expérience pourrait nous être utile.
16) J'accepte que l'on me présente des nouvelles négatives et terrifiantes du monde tous les jours, pour que je puisse apprécier a quel point notre situation est normale et combien j'ai de la chance de vivre dans un pays libre. Je sais qu'entretenir la peur dans nos esprits ne peut être que bénéfique pour nous,
17) J'accepte que les industriels, militaires et politiciens se réunissent régulièrement pour prendre sans nous concerter des décisions qui engagent l'avenir de la vie et de la planète.
18) J'accepte de consommer de la viande bovine traitée aux hormones sans qu'on me le signale explicitement. J'accepte que la culture des OGM se répande dans le monde entier, permettant ainsi aux trusts de l'agroalimentaire de breveter le vivant, d'engranger des dividendes conséquents et de tenir sous leur joug l'agriculture mondiale.
19) J'accepte que les banques internationales prêtent de l'argent aux pays souhaitant s'armer et se battre, et de choisir ainsi ceux qui feront la guerre et ceux qui ne la feront pas. Je suis conscient qu'il vaut mieux financer les deux bords afin d'être sûr de gagner de l'argent, et faire durer les conflits le plus longtemps possible afin de pouvoir totalement piller leurs ressources s'ils ne peuvent pas rembourser les emprunts.
20) J'accepte que les multinationales s'abstiennent d'appliquer les progrès sociaux de l'occident dans les pays défavorisés. Considérant que c'est déjà une embellie de les faire travailler, je préfère qu'on utilise les lois en vigueur dans ces pays permettant de faire travailler des enfants dans des conditions inhumaines et précaires.
21) J'accepte que les hommes politiques puissent être d'une honneteté douteuse et parfois même corrompus, au vu des fortes pressions qu'ils subissent. Pour la majorité par contre, la tolérance zéro doit s’imposer.
22) J'accepte que les laboratoires pharmaceutiques et les industriels de l'agroalimentaire vendent dans les pays défavorisés des produits périmés ou utilisent des substances cancérigènes interdites en occident.
23) J’accepte que le gouvernement de mon pays prélève une partie de mon énergie pour subventionner des guides culturels qui me diront ce qui est beau et moderne en m’épargnant ainsi l’effort à produire pour donner moi-même un sens artistique à ma vie.
24) J'accepte l'idée qu'il n'existe que deux possibilités dans la nature, à savoir chasser ou être chassé. Et si nous sommes doués d'une conscience et d'un langage, ce n'est certainement pas pour échapper à cette dualité, mais pour justifier pourquoi nous agissons de la sorte.
25) J'accepte de considérer notre passé comme une suite ininterrompue de conflits, de conspirations politiques et de volontés hégémoniques, mais je sais qu'aujourd'hui tout ceci n'existe plus car nous sommes au summum de notre évolution, et que les seules règles régissant notre monde sont la recherche du bonheur et de la liberté de tous les peuples, comme nous l'entendons sans cesse dans nos discours politiques.
26) J'accepte sans discuter et je considère comme vérités toutes les théories proposées pour l'explication du mystère de nos origines. Et j'accepte que la nature ait pu mettre des millions d'années pour créer un être humain dont le seul passe-temps soit la destruction de sa propre espèce en quelques instants.
27) J'accepte la recherche du profit comme but suprême de l'Humanité, et l'accumulation des richesses comme l'accomplissement de la vie humaine.
28) J'accepte la destruction des forêts, la quasi-disparition des poissons de rivières et de nos océans. J'accepte l'augmentation de la pollution industrielle et la dispersion de poisons chimiques et d'éléments radioactifs dans la nature. J'accepte l'utilisation de toutes sortes d'additifs chimiques dans mon alimentation, car je suis convaincu que si on les y met, c'est qu'ils sont utiles et sans danger.
29) J'accepte la guerre économique sévissant sur la planète, même si je sens qu'elle nous mène vers une catastrophe sans précédent,
30) j'accepte cette situation, et j'admets que je ne peux rien faire pour la changer ou l'améliorer.
31) J'accepte d'être traité comme du bétail, car tout compte fait, je pense que je ne vaux pas mieux.
32) J'accepte de ne poser aucune question, de fermer les yeux sur tout ceci, et de ne formuler aucune véritable opposition car je suis bien trop occupé par ma vie et mes soucis. J'accepte même de défendre à la mort ce contrat si vous me le demandez.
33) J'accepte donc, en mon âme et conscience et définitivement, cette triste matrice que vous placez devant mes yeux pour m'empêcher de voir la réalité des choses. Je sais que vous agissez pour mon bien et pour celui de tous, et je vous en remercie.

Le sexe des mots                     
B
yzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges. Le français achèvera de se décomposer dans l'illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots. La querelle actuelle découle de ce fait très simple qu'il n'existe pas en français de genre neutre comme en possèdent le grec, le latin et l'allemand. D'où ce résultat que, chez nous, quantité de noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n'a rien à voir avec le sexe de la personne qu'ils concernent, laquelle peut être un homme. Homme, d'ailleurs, s'emploie tantôt en valeur neutre, quand il signifie l'espèce humaine, tantôt en valeur masculine quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d'une incompétence qui condamne à l'embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire. Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille ou une andouille. De sexe féminin, il lui arrive d'être un mannequin, un tyran ou un génie. Le respect de la personne humaine est-il réservé aux femmes, et celui des droits de l'homme aux hommes? Absurde! Ces féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels.
Certains mots sont précédés d'articles féminins ou masculins sans que ces genres impliquent que les qualités, charges ou talents correspondants appartiennent à un sexe plutôt qu'à l'autre. On dit: «Madame de Sévigné est un grand écrivain» et «Rémy de Goumont est une plume brillante». On dit le garde des Sceaux, même quand c'est une femme, et la sentinelle, qui est presque toujours un homme. Tous ces termes sont, je le répète, sémantiquement neutres. Accoler à un substantif un article d'un genre opposé au sien ne le fait pas changer de sexe. Ce n'est qu'une banale faute d'accord.
Certains substantifs se féminisent tout naturellement: une pianiste, avocate, chanteuse, directrice, actrice, papesse, doctoresse. Mais une dame ministresse, proviseuse, médecine, gardienne des Sceaux, officière ou commandeuse de la Légion d'Honneur contrevient soit à la clarté, soit à l'esthétique, sans que remarquer cet inconvénient puisse être imputé à l'antiféminisme. Un ambassadeur est un ambassadeur, même quand c'est une femme. Il est aussi une excellence, même quand c'est un homme.
L'usage est le maître suprême. Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâtonnement, qu'accompagne en sourdine une mélodie originale. Le tout est fruit de la lenteur des siècles, non de l'opportunisme des politiques.
L'Etat n'a aucune légitimité pour décider du vocabulaire et de la grammaire. Il tombe en outre dans l'abus de pouvoir quand il utilise l'école publique pour imposer ses oukases langagiers à tout une jeunesse.
J'ai entendu objecter: «Vaugelas, au XVIIe siècle, n'a-t-il pas édicté des normes dans ses remarques sur la langue française?». Certes. Mais Vaugelas n'était pas ministre. Ce n'était qu'un auteur, dont chacun était libre de suivre ou non les avis. Il n'avait pas les moyens d'imposer ses lubies aux enfants. Il n'était pas Richelieu, lequel n'a jamais tranché personnellement de questions de langues. Si notre gouvernement veut servir le français, il ferait mieux de veiller d'abord à ce qu'on l'enseigne en classe, ensuite à ce que l'audiovisuel public, placé sous sa coupe, n'accumule pas à longueur de soirées les faux sens, solécismes, impropriétés, barbarismes et cuirs qui, pénétrant dans le crâne des gosses, achèvent de rendre impossible la tâche des enseignants.
La société française a progressé vers l'égalité des sexes dans tous les métiers, sauf le métier politique. Les coupables de cette honte croient s'amnistier (ils en ont l'habitude) en torturant la grammaire.
Ils ont trouvé le sésame démagogique de cette opération magique: faire avancer le féminin faute d'avoir fait avancer les femmes.

Par Jean François Revel de l'Académie Française
Extrait du numéro 85 de la <<Gazette de
la presse francophone>> de juin 1998

de l'Académie Française

 

 

  

    

 

 



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